Fatigué des lettres de motivation formatées, des offres d’emploi ridicules et des promesses d’épanouissement à 65% du SMIC ? Un artiste s’est emparé de ce non-sens pour le retourner, avec humour et sans pincettes, en une collection unique de lettres de « non-motivation ». Analyse corrosive, fous rires garantis… et une salutaire prise de recul.
Quand l’art s’invite dans la jungle des offres d’emploi
Qui n’a jamais soupiré devant une annonce de job mal payée aux horaires impossibles, en rêvant d’envoyer une lettre nettement moins motivée que la moyenne ? Julien Prévieux, lui, est passé à l’acte. Début 2000, alors qu’il cherche un stage de fin d’études aux Beaux-Arts de Grenoble, il découvre l’âpreté (et la totale absurdité) du rituel de la recherche d’emploi : lettres de motivation, entretiens, attentes déçues… Le constat est flagrant : l’équilibre penche en faveur des employeurs, et ce déséquilibre l’inspire pour son travail d’artiste.
S’en suit un marathon épistolaire de sept ans, où il répond à la volée à des annonces, glanées dans des journaux spécialisés, mais pas vraiment pour postuler… Au contraire : il détourne la lettre de motivation pour, selon ses mots, « apporter les arguments de la démission avant même l’embauche » ! Résultat ? Toute une galerie de lettres réunies dans Lettres de non-motivation (réédition 2022), pour mieux interroger les injonctions absurdes faites aux candidats dans ce monde professionnel en pleine compétition.
Lettre de non-motivation : mode d’emploi
Avec un humour mordant et une politesse imparable, Julien Prévieux fait exploser les codes. Son objectif ? Claquer la porte avant même d’y mettre le pied, mais toujours avec style. Ces missives, loin d’être de simples blagues, célèbrent aussi le droit de dire « non » et inversent le rapport de force. À chaque page, il invite à rire (jaune parfois) de l’absurdité du processus de recrutement, et tourne en dérision aussi bien la langue de bois que les exigences indignes de certaines annonces.
- Il choisit ses cibles parmi les offres à la rédaction décalée ou illustrées de visuels rocambolesques.
- Il répond avec une poésie sonore, un texte absurde et ironique qui déstabilise les attentes du recruteur.
- Le tout forme un cycle aussi savoureux qu’absurde : annonce, candidature, réponse automatique… et retour à la case départ.
Quelques perles pour votre plaisir (et votre salut)
Parmi la centaine de lettres écrites, certaines illuminent les absurdités du marché du travail.
- Confession sur la place publique : « Je n’ai rien fait de mal, je paie mes impôts, j’aime les animaux… » Ici, le candidat détaille sa vie paisible pour rejeter la punition qu’on voudrait lui infliger : un « vrai travail » digne des travaux forcés. L’ironie mordante fait mouche : pourquoi une vie tranquille devrait-elle finir en base de données ?
- Pamphlet anti-burn out : une lettre stresse sur l’urgence permanente et le stress chronique, aligne toutes les raisons objectives de refuser un job aux rythmes infernaux. Un texte qu’on rêve placardé chez tous les DRH.
- La logique du SMIC revisité : « Avez-vous envie de réussir ? Rémunération : 65 % du SMIC. » Difficile de comprendre le rapport entre ambition et vaches maigres. La directrice adjointe tente bien une parade, mais la contradiction reste hilarante et pathétique…
- Le jargon incompréhensible : le texte se fait carrément inintelligible, à coups d’onomatopées et de néologismes, pour questionner (avec brio) la vacuité de certaines lettres de motivation. Testez auprès de vos recruteurs préférés : « Jenlismélonaloulitrapubélacère » peut-être l’arme fatale ?
- Éthique, où es-tu ? Quand une entreprise pollue mais se vante d’être « a brand like a friend », Julien Prévieux la prend au mot… et démonte son storytelling façon greenwashing avec une indignation glacée et factuelle.
Un objet salutaire à partager d’urgence
Au-delà du fou rire, ces lettres de non-motivation nous poussent à réfléchir à nos compromis et nos résistances. Elles rouvrent le débat sur la « valeur travail » et redonnent un peu de pouvoir aux candidats. Astuce du jour : la prochaine fois que vous soupirerez devant une offre surréaliste, pensez à Prévieux. Son ouvrage, réédité en 2022, mérite sa place sur la table de nuit de tout candidat (et sur le bureau des RH les plus endurcis). Qui sait ? Peut-être que la franchise, même par l’absurde, changera (un peu) les règles du jeu.