Il y a des conversations de machine à café qui dérapent gentiment : on parle sport, puis météo, et soudain quelqu’un lâche « tu es de quel groupe sanguin ? ». En Asie, la question est presque aussi courante que « quel est ton signe ? ». Chez nous, elle intrigue. Et si ces quatre lettres (A, B, O, AB) racontaient quelque chose de notre façon de travailler ? Prenons le sujet pour ce qu’il est : un jeu de miroir amusant… à aborder avec esprit critique.
Groupe A : l’ordonnateur discret
On les reconnaît à leur goût de la méthode et à leur calme en réunion. Le « A » aime poser un cadre, ranger le chaos, faire avancer un dossier sans bruit mais avec efficacité. Dans la vraie vie, c’est la personne qui crée un tableau de suivi partagé avant même que le projet commence. Créatif, oui — mais structuré.
Idées de terrain : gestion de projet, data et contrôle de gestion, UX au cordeau, bibliothéconomie moderne. Leur atout en entretien : montrer comment ils sécurisent délais et qualité, sans tuer l’élan.
Groupe B : l’explorateur
Chez le « B », l’indépendance n’est pas un caprice, c’est un moteur. Il adore les terrains vierges, les reconversions, les lignes droites qui se transforment en chemins de traverse. On le voit volontiers lancer un side project le dimanche.
Idées de terrain : journalisme multimédia, entrepreneuriat, création de contenu, R&D agile. Sa force : une curiosité sans fond. Sa vigilance : ne pas confondre liberté et dispersion — un cadre léger peut devenir son meilleur allié.
Groupe O : l’entraîneur-né
Charisme tranquille, optimisme contagieux, sens du collectif : le « O » entraîne plus qu’il ne force. On l’appelle quand il faut trancher et remobiliser. Côté coulisses, il sait transformer une vision en plan d’action simple.
Idées de terrain : direction commerciale, management d’équipes, plaidoyer, prise de parole. Sa vigilance : ne pas négliger les détails, ni les signaux faibles des opposants — la décision ne vaut que si elle embarque.
Groupe AB : le funambule nuancé
Rareté statistique et profil caméléon : analytique, mais sensible ; rationnel, tout en prenant le temps d’écouter. Le « AB » excelle quand il faut concilier des logiques qui semblent s’opposer.
Idées de terrain : médiation, conseil, enseignement, juridique, santé mentale. Sa valeur ajoutée : relier les points que personne ne relie. Sa vigilance : éviter la paralysie par l’analyse — décider, même imparfaitement.
Une boussole… à lire avec prudence
C’est ici que le journaliste reprend la main : séduisante, la théorie « groupe sanguin = personnalité » n’est pas étayée par des preuves scientifiques solides. Les organismes de référence (INSERM, OMS) rappellent qu’aucun lien causal robuste n’a été démontré entre groupe sanguin et traits psychologiques ou performance au travail ; à ce stade, cela relève davantage de la culture populaire que de la science. Pour s’évaluer de façon fiable, la psychologie du travail s’appuie plutôt sur des modèles validés (comme le Big Five), sur des mises en situation et sur l’analyse de l’expérience — des approches largement documentées par la communauté scientifique (APA, sociétés savantes en psychométrie).
Dit autrement : amusant pour réfléchir à son style, dangereux si on s’en sert pour trier des CV. Les bonnes pratiques RH encouragent d’ailleurs à éviter ces raccourcis et à privilégier des critères objectifs, traçables, non discriminants (recommandations de l’OMS sur l’équité et de l’INSERM sur la prudence interprétative en sciences du comportement).
Alors, que faire de tout cela ? Utilisez ce prisme comme un prétexte pour mieux vous connaître : préférez-vous les environnements balisés ou les zones grises ? Avez-vous besoin d’autonomie ou de rituel ? Quelle part de créativité souhaitez-vous injecter dans vos missions ? Ces questions-là, elles, font avancer une orientation professionnelle.
Au final, peu importe la lettre sur votre carte de donneur : votre carrière se construit sur vos compétences, vos apprentissages, vos rencontres — et votre capacité à rester curieux. Une goutte de biais cognitifs en moins, un pas de côté en plus : voilà qui surprend… dans le bon sens.